File ma belle, file ta toile


J'ai toujours aimé les araignées. Celles qui courent sur les murs en été, l'épeire à la toile régulière, l'araignée-loup ou la tarentule, la mygale ou la veuve noire... Mais mes préférées, ce sont les araignées des maisons, ces êtres qui vont sur leurs nombreuses pattes, amis comme moi de la solitude et des ténèbres. Leurs corps est si parfait par rapport à nous qui sommes lourds et maladroits. Leur vie simple ne s'embarrasse pas de nos vanités puériles.

J'avais acquis pour une somme modique cette vieille ferme normande inhabitée depuis dix ans. Elle était plantée au milieu d'un verger retourné à l'état sauvage, entouré de champs en friche. Seule l'habitation principale tenait encore debout. La grange, l'étable et les autres bâtiments s'étaient depuis longtemps écroulés faute d'entretien. Assaillie de ronces et d'orties, couverte d'un lierre noir qui luisait à l'ombre des pommiers tordus, les murs décrépis et la toiture branlante, elle m'avait plu au premier regard. C'est là que je décidai d'habiter, loin d'un monde qui n'avait rien à m'offrir.
Dès la porte franchie, je me sentis chez moi. Le sombre vestibule était envahi par les suaires des tégénaires. Dans toutes les pièces, les araignées avaient tissé leurs toiles, année après année, noyant les formes bâties par l'homme sous un voile gris, adoucissant les lignes, couvrant les fenêtres. C'était un monde soyeux repris à l'homme par les filles de la nuit.
C'est avec tristesse, en m'excusant presque, que je dus nettoyer les quelques pièces dont j'avais besoin pour vivre. Quand je me fus installé, je continuai mon exploration. La maison comportait deux étage. Au premier, l'escalier aboutissait à une trappe qui devait mener au grenier. Quelque chose la bloquait car je fus incapable de la soulever. Alors que je poussais, j'entendis un léger trottinement au plafond que j'attribuai aux souris.

Ce grenier inaccessible excitait ma curiosité. Je dormis mal cette nuit, dérangé par les constantes galopades des souris. Je me réveillai une fois en sursaut en croyant entendre des pas humains. Je me dis que j'avais rêvé et me rendormis. Le lendemain, je cherchai des outils pour ouvrir cette trappe. Mon obstination à ne pas déranger les araignées faillit m'empêcher de découvrir la clef. On l'avait hâtivement cachée dans une pile de bûches qui dormaient sous la cheminée. Je retournai à la trappe et vis une serrure que j'avais prise la veille pour un noeud du bois.
Avec un espoir fébrile, j'essayai la clef qui tourna difficilement dans la serrure. Je rabattis la trappe. Un suffocant nuage de poussière me chassa en bas. J'allais chercher une lampe de poche, impatient d'explorer ce grenier.
Je m'attendais bien sur à des toiles d'araignée, mais sûrement pas au chef-d'oeuvre que je découvris. Quel arachnide avait pu tisser cette toile? Elle barrait le grenier sur toute sa largeur. Je comptais quinze rayons s'élançant du centre, supportant non pas une mais deux spirales entrecroisées, formant un fascinant motif. Je n'osais m'en approcher de peur de détruire cette fragile merveille, bien que les fils semblassent d'une singulière épaisseur.
J'entendis quelque chose bouger de l'autre coté de la toile. Je braquai la lampe dans cette direction, mais la souris, si s'en était une, disparut avant que j'eusse aperçu le bout de sa queue. Je fouillai le grenier en évitant le plus possible de déranger les araignées. Il n'y avait là que d'habituelles vieilleries. Une lourde caisse attira néanmoins mon attention. Les caisses fermées comme les portes closes éveillent toujours en moi une intense curiosité. Je m'emparai de la caisse. Juste à cet instant, je crus entendre un léger bruit dans les ténèbres, comme un froissement de tissu. En même temps, j'eus l'impression que deux yeux se braquaient dans mon dos. Je haussai les épaule et emmenai la caisse en bas pour l'ouvrir au grand jour.
L'ancien propriétaire avait veillé à ce que son contenu soit bien protégé. La caisse était de chêne, calfatée de goudron. A l'intérieur, se trouvait plusieurs épaisseurs de toile, dissimulant une seconde caisse. Me demandant quels trésors j'allai y découvrir, je l'ouvris délicatement. Je trouvais d'abord un petit tableau représentant une jeune femme assise devant un métier à tisser. Elle était vêtue d'une longue robe argentée dont un pan lui recouvrait la tête à la façon d'une houppelande. L'étoffe diaphane laissait distinguer ses formes minces et de nombreux bracelets soulignaient la courbe de son poignet fragile. De son visage, on ne voyait qu'un profil délicat. Je la trouvai très belle.
Je remarquai quelques détails curieux. Son ouvrage paraissait blanc à première vue, mais il s'y mêlait des fils gris clairs formant un motif indistinct. Et l'arrière-fond sombre et fuligineux était empli de choses mouvantes. Je trouvai ensuite une broderie qui devait être celle représentée sur le tableau. Les fils gris dessinaient la forme stylisée d'une toile d'araignée ornée en son centre du pentacle des sorciers. En regardant plus attentivement, je vis des lettres minuscules brodées le long de la spirale. Elles formait une phrase en une langue que je ne reconnus pas:
Hecate-Shkeeä, Iska Eeäkle Iva, idshak-id eeähi-tschak-ida
Un seul mot m'était familier: Hécate, la déesse des sorcières. Après ces deux objets, venait quelque chose de plus prometteur encore: un épais cahier aux feuilles jaunies où une main avait couché d'une élégante écriture de femme, le plus étrange des journal.
La première page portait le nom de l'auteur: Helena Skerzenski. Elle ne racontait pas sa vie, ni des événements vécus. Cela ressemblait plutôt à une série de notes portant apparemment sur des pratiques magiques. Helena —était-ce elle la femme du tableau? — n'indiquait pas son but ni ses motivations. Elle utilisait des abréviations dont je n'avais pas la clé. Il manquait beaucoup d'éléments nécessaire à la compréhension de l'ensemble. Ce cahier devait être un aide-mémoire pour son usage unique. On comprendra alors quelle fut ma frustration en tentant de percer le sens du texte. Alors que j'écris ces lignes, ce journal est à coté de moi et j'en recopie quelques passages pour donner une idée de ce qu'il contient: « Moyen d'invoquer In-Desh le deuxième intercesseur: tracer la 5e ta. et placer au centre de l'eau dans un récipient de fer rouillé. Se protéger soit-même avec le signe de Hecate-Shkeeä (en cas d'interférence). Faire le g. de l'a. et réciter 3 fois la 17e f. »
« Règle concernant les démons Ksa-Iika: ne jamais les invoquer deux fois dans une période de 14 jours. Tracer la 2e s. et la fermer avec la deuxième a. Se protéger avec le signe de Hecate-Shkeeä, le pentagramme de feu et la 12e f. Prononcer ensuite la 18e f. à l'envers. »
« A propos de la déesse Ya'Skeeä: c'est la déesse de l'a. des jardins. Comme elle, elle aime le soleil et l'air libre. Son pouvoir est réduit dans un lieu clos et la nuit et elle ne se laisse invoquer que le jour et à l'extérieur. Pour cela, tracer sur un mur la 20e a. faire un cercle de 6 cailloux dans un espace dégagé et réciter la 33e f. »
Ce passage et quelques autres suggéraient qu'Helena était une sorcière mais aussi qu'elle adhérait à une énigmatique religion païenne dont l'entité dominante semblait être Hecate-Shkeeä. Il restait un second cahier et un livre dans la caisse. J'eus un élan de sympathie pour Helena, car ce livre était un ouvrage illustré sur les araignées, décrivant plus d'une centaine d'espèces.
L'autre cahier m'appris que les croyances d'Helena avaient un rapport avec ces êtres. Car cinquante et une araignées, toutes différentes, y était dessinées d'une façon stylisée mais précise. Suivaient vingt-neuf dessins de toiles d'araignées ornés de signes ésotériques. Il y avait d'autres séries de signes et des dessins de mains effectuant certains gestes. Le cahier se terminait par cinquante trois formules aussi incompréhensibles que celle que j'avais vue sur la broderie. Les araignées, les toiles, les formules, tout était soigneusement numéroté et je compris à quoi faisait référence les a. les ta. Et les f. du premier cahier.
J'accrochai le tableau dans ma chambre. Je contemplai un moment ce portrait. Je revins ensuite aux deux cahiers pour tenter d'en trouver le sens caché. En vain, ce n'était qu'un fouillis de notes dont il manquait le fil conducteur. Pourquoi tous ces rites, toutes ces invocations? Qui étaient Hecate-Shkeeä et les autres divinités citées, Ya'Skeeä, In-Desh, Shiinaïa? Je décidai que le lendemain j'irai à la ville et fouillerai la bibliothèque jusqu'à trouver l'origine de ce culte.
En attendant, je repris le livre sur les araignée. Les pages étaient cornées, froissées, dénotant un usage intense. Helena avait souligné certaines explications, elle avait abondamment couverte les marges de notes hermétiques. Par exemple, à coté de la mygale on trouvait:
« Vinkshedesh, ds. a. qui chasse à l'affût. Askayî ds. eau? Zoesz'ä ds des forêts. 41e a., donc aussi Dsinkeeä quand elle tue les proies plus grandes qu'un grillon. Egalement Shoveä, ds refuges et Iglatatanki, ds poils urticants. »
C'était encore plus incompréhensible que le cahier. Les commentaires laconiques qui accompagnait chaque illustration étaient énigmatiques. Pour la tarentule: « trop grande, vit dans un trou », pour la mygale: « trop loin », la veuve noire: « trop rare ici ». L'épeire portait la mention: « t. très belle, mais vit à l'extérieur. »
La plupart des araignées étaient « trop » ou « pas assez » quelque chose. Mais en quoi leurs caractéristiques génaient-elles Helena? Elle partageait aussi mes préférences car la tégénaire, l'araignée des maisons, était « gracieuse, rapide, résistante ». Suivaient une série de commentaires et pour finir les mots: « conviendra parfaitement ». Parfaitement pour quoi? Je n'en savais rien. Le reste était l'habituel suite de noms inconnus, de chiffres et de références diverses.

Je laissai là mes recherches et parti faire un tour dans la campagne pour me détendre. Ces histoires de sorcelleries, de religion étrange associée à l'araignée se fondait en une abstraction confuse dans mon esprit. Par contre, le visage de la femme du tableau continuait à me hanter. Revenu chez moi, je la regardai à nouveau.
Cette histoire avait du me faire une plus forte impression que je ne le pensais, car je fis un rêve curieux cette nuit. Je me trouvais dans mon lit. J'avais l'impression d'avoir été réveillé par un bruit de pas. Je me redressai et vis la femme du tableau debout devant moi. A coté d'elle, se tenait une forme longue et vague qui semblait emmaillotée dans un cocon. Elle était légèrement luminescente, ce qui me permettait de voir la femme. Une voix surgie de nulle part murmura des paroles confuses.
—Pas celui-là, répondit la femme. Il n'est pas comme les autres.
Nouvelle suite de mots indistincts.
—-Il n'est pas non plus comme je l'étais. Mais il peut devenir comme je suis.
—...
—Je ne sais pas encore. Mais si il est du genre obstiné, il finira par le découvrir.
—-...
—C'est cela, à bientôt.
La forme grise s'évanouit et la femme disparu dans l'ombre. Peu après, j'entendis un trottinement léger sortir de la pièce.

Le lendemain, je partis à la bibliothèque comme je l'avais décidé. Je trouvai bien quelques légendes et symboles ayant trait aux araignées, mais nul part il n'était question d'In-Desh ou de Shiinaïa. Les plus vastes ouvrages de mythologie ne mentionnaient pas d'avantage Hecate-Shkeeä. Je commençais à croire que tout cela n'avait été qu'une invention d'Helena. Pour ne pas être de reste, je me rendis à l'agence qui m'avait vendu la maison. Elle avait bien appartenu à Helena Skerzenski qui l'avait achetée en 1980 et avait cessé de donner tout signe de vie trois ans plus tard. Suite aux impôts impayés, la maison fut saisie par la commune sans qu'on ai retrouvé trace d'Helena. Quand à sa famille on ne lui en connaissait pas. La maison avait été louée deux ans durant. Aucun locataire n'était resté plus de quelques mois. L'employé de l'agence ignorait la raison de ces départs
précipités. Finalement, la maison avait été mis en vente, mais il avait fallu attendre dix ans avant que je ne l'achète. C'est tout ce que j'appris et ce n'était pas grand chose. Revenu chez moi, j'eus l'idée de fouiller le grenier plus minutieusement.
Et là, je tombai sur l'empreinte de deux pieds nus inscrite dans la poussière. On pense bien sur à la réaction de Robinson Crusoë découvrant qu'il n'est pas seul sur son île. Pour ma part, je ressenti l'incrédulité. Cela ne pouvait tout simplement pas être vrai.
Je pensai que je faisais du somnambulisme. Mais les pieds étaient plus petits que les miens. Je suivis les empreintes qui recouvraient celles que j'avais laissées la veille. Elles provenaient de l'étonnante toile d'araignée que j'ai déjà décrite.
Un bruit léger vint de cette direction. Ce n'était que le « tap-tap-tap » des souris. Près de la toile, je découvris des traînées dans la poussière et des empreintes de mains. Je compris que l'inconnu s'était glissé sous la toile en se traînant à genoux. A cet endroit, la toile formait une sorte d'arche en forme de trapèze. J'essayai d'y passer à mon tour, avec mille précautions pour ne pas briser les fils délicats. Je ne suis ni grand ni corpulent mais c'est à peine si je réussi à me faufiler sans toucher un fil.
Au-delà de la toile, la poussière avait été balayée. Les murs et le plafond étaient couverts de toiles à peine moins élaborées que celle que je venais de franchir. Sur le sol, on avait tracé un curieux dessin à la craie, autour d'un cercle assez grand pour que l'on puisse s'y asseoir. Vu d'une certaine façon, cela ressemblait à une araignée. Avec un peu d'imagination on voyait cependant une femme portant un croissant lunaire sur la tête. C'était très troublant et je ne pouvais me décider entre l'une ou l'autre interprétation. Il était clair que cela avait un rapport avec Helena.
Il n'y avait rien d'autre dans cette partie du grenier. Je retournai sur mes pas. En repassant sous la toile qui barrait la pièce, j'eus à nouveau cette sensation déplaisante d'yeux braqués dans mon dos.
Dans le second cahier, je retrouvai le signe que j'avais vu dans le grenier. C'était le « signe d'Hecate-Shkeeä », souvent mentionné dans
les notes d'Helena. Tout cela me rendait perplexe. Etait-ce vraiment Helena qui avait tracé ce signe dans le grenier et fait ces empreintes? Si oui, pourquoi se cachait-elle dans sa propre maison?
Il fallait éclaircir cette affaire. J'étalai soigneusement la poussière dans le grenier, afin de ne pas confondre de nouvelles empreintes avec les anciennes. Je disposai des boites de conserve dans l'escalier, dans le vestibule et dans divers autres endroits. Si quelqu'un passait par là, il déclencherait un tel fracas que je ne pourrais pas manquer de l'entendre. Je décidai en outre de ne pas dormir cette nuit. Je pris un livre avec moi et m'installai confortablement dans un fauteuil. De temps en temps, je regardais le tableau accroché au mur. J'étais maintenant certain que cette femme était Helena. C'est avec un sentiment d'attente exquise et douloureuse que je me dis que je la rencontrerais peut-être ce soir. Même après quinze ans, elle devait être encore très belle.
Je n'avais peut-être pas fait le meilleur choix en lecture. C'était un recueil de nouvelles du barde hanté de Providence, H.P. Lovecraft. La terrible force évocatrice de sa prose me faisait percevoir différemment les bruits nocturnes. Lovecraft, la nuit et l'ambiance d'une vieille maison pleines de rumeurs et de craquements forment un mélange propre à effrayer les esprits les moins imaginatifs.
Je lisais l'histoire intitulée « les rats dans les murs » quand j'entendis les galopades des souris qui étaient particulièrement agitées cette nuit. J'en étais au passage où le narrateur parlait de la course des « rats » qui au lieu d'être dispersés allaient tous ensembles dans une direction précise. Je posais un instants mon livre et écoutai, plein d'appréhension. Mon coeur se mit à cogner et une sueur glacée coula dans mon dos quand je m'aperçus que les souris ne s'entendaient jamais en deux endroits à la fois, mais toujours groupées. A force d'écouter, je dus admettre que ce ne pouvait pas être des souris. On aurait cru d'avantage à une énorme main en train de pianoter au plafond.
Sans prévenir, la peur pointa son affreux visage et crocha ses griffes sur moi. Je serrai convulsivement les accoudoir du fauteuil, incapable de faire un geste. Le « tap-tap-tap » tournait en rond juste au-dessus de moi. Il s'arrêta, puis repartit et s'en alla au-dessus de la pièce d'à coté. Je ne l'entendis plus pendant quelques instants. Suivit un moment d'attente éprouvante. Puis le bruit de la trappe du grenier qui s'ouvre et se referme. J'attends la dégringolade des boites de conserves. En vain. Le silence à nouveau. J'attends. Les nerfs tendus à craquer. Le « tap-tap-tap » reprend, cette fois dans le couloir. Il s'approche de la porte. Je sursaute quand quelques chose touche la poignée. Je suis complètement désemparé.
C'est alors que retentit un bruit indéfinissable, un bruit qui ne devrait pas s'entendre en ce monde. Et simultanément, passe sous la porte un rai de lumière d'une couleur que je ne saurais nommer. J'étais en proie à une peur indicible qui anéantissait en moi toute possibilité de réaction. Je ne pouvais qu'attendre que la chose vienne me prendre. On tourna lentement la poignée. La porte fut entrebâillée, doucement, doucement. Puis ouverte en grand. Je ne sais si je ressentis d'abord la stupéfaction ou un soulagement immense. Car debout sur le seuil, il n'y avait qu'Helena.
Elle était vêtue de voiles gris, comme sur le tableau. Son visage d'une pâleur irréelle contrastait avec ses grands yeux noirs. Nous nous regardâmes longuement, immobiles. Soudain, elle fit volte-face et s'enfuit dans le couloir. J'empoignai une lampe de poche et me mis à sa poursuite. Elle allait très vite sur ses pieds nus. J'aperçus à peine ses voiles flotter devant moi. Déjà elle disparaissait dans l'ombre de l'escalier. Les boites de conserves dégringolèrent avec un tintamarre retentissant.
La trappe fut rabattue violemment. Je fus retardé par les boites qui barraient mon passage. Au moment où j'ouvris la trappe, j'entendis à nouveau ce bruit indescriptible et je vis cette lumière sans nom. Croyez bien qu'il me fallut tout mon courage pour monter. Je braquai ma lampe dans tous les coins. Je ne vis que les empreintes d'Helena qui allaient vers la toile mais s'interrompaient un mètre avant. Elle n'avait pas eu le temps de balayer la poussière derrière elle. C'est comme si elle s'était volatilisée. Décidé à aller jusqu'au bout, je passai sous l'arche de la toile. Il n'y avait personne de l'autre coté. J'entendis le « tap-tap-tap » résonner derrière une cloison. Mais ce ne pouvait pas être le pas d'Helena. Cela n'était pas humain.
C'en était trop pour moi. Epuisé par l'émotion, je regagnai ma chambre. Je dormis bientôt d'un sommeil peuplé de cauchemars.

Avec le matin, mes frayeurs s'évanouirent. J'étais plus que jamais perplexe. Loin de l'éclaircir, les événements de cette nuit avaient encore compliqué le mystère. Par exemple, d'où venait ce « tap-tap-tap » obsédant? Si Helena se cachait au fond du grenier pourquoi, à chaque fois, ses empreintes allaient vers la toile mais n'en venaient jamais? Et comment faisait-elle pour disparaître?
Sur ce dernier point, j'avais mon idée. Je retournai en ville et achetait un mètre de maçon. Toujours en évitant de briser la magnifique toile d'araignée, je mesurai le grenier dans sa longueur. Je mesurai ensuite le premier étage. Comme je m'y attendais, le grenier était plus court de plusieurs mètres. Il y avait donc une pièce secrète derrière le mur du fond.

A partir de cet instant, les choses évoluèrent très vite. Revenu au grenier, j'explorai des doigts la cloison de bois. Je trouvai bientôt une interstice entre deux planches. Je poussais et tout un pan de la cloison coulissa sans bruit. J'entrai doucement et tombai en arrêt devant la scène qui baignait dans la pâle lumière dispensée par une lucarne. La pièce était tapissée de toiles d'araignées. Elles recouvraient les murs, pendaient du plafond, remplissaient les coins. Et au centre, Helena était assise devant un métier à tisser. Et les fils qu'elle entrelaçait sortaient directement de ses doigts.
Je croyais mes yeux abusés. Cela ne pouvait être. Et pourtant, je le voyais bien. Elle levait un doigt et le fil blanc et fragile en tombait, comme il tombe de l'abdomen d'une araignée.
Elle avait dû m'entendre entrer dès le début. Elle parut d'abord ne pas me prêter attention, puis elle parla, d'une voix basse et tranquille:
—Je pense que tu as droit à une explication. J'aurais pu te chasser comme les autres. Mais toi, tu n'as pas détruit mes toiles et celles de mes soeurs, tu nous as respectées. Au fond, c'est peut-être aussi bien ainsi. Il y a longtemps que je voulais raconter cela à quelqu'un... de ma race.
Elle se tourna vers moi. Ses yeux étaient emplis de douceur et de mélancolie.
—-Assieds-toi là, fit-elle en me désignant une sorte de hamac fait de fils entrelacés qu'on ne distinguait pas au premier abord parmi la masse de toiles.
Je m'assis précautionneusement mais le hamac supporta mon poids.
—Il vaut mieux commencer par le début, dit Helena. Tu n'a bien sur jamais entendu parler d'Hecate-Shkeeä? Ou des Za-Deshs?
—Non.
—Les Za-Deshs sont un peuple que peu de gens connaissent. Selon eux, chaque araignée détient en elle une parcelle de puissance et dégage une... on peut appeler cela une « aura ». Les Za-Desh parlent de « kshä ». Les kshäs dégagés par les araignées se rassemblent par espèce. Ainsi, le kshä d'une veuve noire rejoint les kshäs des autres veuves noires. Ils forment ainsi des « Shkeeäs » que tu pourrait appeler dieux mais qui n'en sont pas. Shkeeä veut dire « celui qui guide et qui détient la puissance ».
Elle parlait avec aisance, égrenant ces phrase comme une araignée tissant sa toile.
—-Comme pour Hecate-Shkeeä?
—-Oui. Les Shkeeäs se rassemblent à leur tour, selon leurs
ressemblances pour former des Grands Shkeeäs. Par exemple, les Shkeeäs de la tarentule et de la lycose s'assemblent car ces deux araignées ont de nombreux points communs.
—-Je me rappelle, dans ton cahier tu parlais de la déesse des araignées du jardin, de la déesse des araignées des maisons etc...
—-Ce sont de Grands Shkeeäs. J'ai eu du mal à me faire à la terminologie Za-Desh, c'est pourquoi je les ai d'abord appelés déesses.
—-Mais quelle est le rapport avec toi? Et avec ces fils qui te sortent des doigts?
—-Ce n'est pas simple. Laisse-moi te raconter ça à ma façon. Il y a aussi des Shkeeäs et des Grands Shkeeäs qui viennent non pas des araignées mais de choses qui tiennent une grande place dans leur vie et auxquelles elles ont transmis leur kshä. Il y a Askayî, Shkeeä de l'eau, Yo‹nsheek, Shkeeä de la branche où l'épeire fixe sa toile. Au-dessus de tous les Grands Shkeeäs, il y a la Puissance qui n'a pas de nom.
—Que fait la Puissance?
—Elle ne s'occupe que des araignées. On ne peut accéder à la Puissance. Elle est trop au-delà de ce que l'esprit d'un humain ou d'un Za-Desh peut concevoir.
—Un humain ou un Za-Desh... Il ne sont donc pas...
—Excuse-moi. Tout cela est si familier pour moi que j'oublie que l'on peut tout ignorer des Za-Deshs. Ils forment une race semi-immatérielle, évanescente, qui ne vit qu'à moitié dans notre monde, à moitié dans un univers trop différent du notre pour être décrit... Tu me crois n'est-ce pas?
—A quoi ressemble les Za-Deshs?
—Ils n'ont pas de forme fixes. Mais le plus souvent, ils ont l'apparence de grands fuseaux grisâtres et nébuleux...
—-Cette nuit je n'avais pas rêvé. Oui je te crois! Reprends où tu en étais à propos de la Puissance.
—Je disais qu'elle est inaccessible. Il existe cependant des Intercesseurs qui font la jonction avec la Puissance, Hecate-Shkeeä pour les humains, In-Desh pour les Za-Deshs. Peut-être y en a t-il d'autres, pour d'autres race que je ne connais pas. Qui sait? Mais celui qui sait invoquer les Intercesseurs et les Shkeeäs accède à un pouvoir fabuleux.
—Et toi, tu les as invoqués.
—Oui. Maintenant je peux faire sortir le fil de mes doigts. J'ai également fait prolonger ma vie de plusieurs siècles. Et j'accéderai peut-être à l'immortalité.
Je fus pris d'un léger vertige. Je croyais chaque mot que disait Helena. Peut-être aurais-je préféré être septique. Elle détruisait rapidement ma conception du monde. L'univers ne me semblait plus aussi solide et familier.
—-L'immortalité! Et comment as tu appris ça? Quand est-ce que tout a commencé?
—Le hasard. Ma famille était morte, j'étais lasse du monde et des hommes et j'ai décidé de me retirer dans le premier trou perdu.
J'ai racheté cette vieille ferme pour y ressasser une mélancolie qui ne me quittait plus. Et un jour, j'ai rencontré Yshä.
—-Yshä?
—-Un Za-Desh. Les Za-Deshs aiment bien ce genre de maisons pleines d'araignées où les humains n'habitent plus. Quand l'un d'eux vient vivre dans un de leurs refuges, ils essayent de lui faire peur pour le faire partir.
—Voilà pourquoi on parle de fantômes et de maisons hantées!
—Sans doute. En plus de leur apparence inquiétante pour qui n'y est pas préparée, ils utilisent leurs connaissances en sorcellerie pour faire bouger les meubles, faire apparaître des gouttes de sangs aux murs, ce genre de chose. Mais en aucun cas ils n'attaqueraient physiquement un humain. Ceux-ci sont d'ailleurs généralement trop effrayés par leurs manifestations pour rester longtemps.
—Et toi tu es restée?
—J'étais dans un tel état de morosité que si j'avais vue Yog-Sothoth lui-même, j'y aurais pris plus de plaisir que de peur.
—Toi aussi!
—Pardon?
—Toi aussi tu lis Lovecraft?
—Oui, je crois qu'il convient assez bien aux misanthropes qui n'attendent plus rien de la vie.
—Je suis de cette race là.
Pour la première fois, un franc sourire illumina son visage.
—-J'en suis heureuse. Voyons, où en étais-je? Le Za-Desh abandonna ses tentatives et je ne le vis plus pendant longtemps. Voyant que, tout comme toi, je respectais les toiles d'araignée, il prit contact avec moi. Nous devînmes vite amis. Le Za-Desh était seul et avait besoin de quelqu'un à qui parler. Et moi, j'étais fascinée par les secrets qu'il me transmettait. Il m'apprit tout ce que je viens de te dire et bien d'autres choses encore. Jusqu'au jour où je décidai de mettre en pratique ces connaissances. Il me guida et je fis mes premières invocations. Au départ, c'était par goût du savoir. Je voulais toujours en connaître d'avantage sur les kshäs et les Shkeeäs. Finalement, j'en sus autant qu'Yshä.
—Et alors?
—Il me dit qu'il y avait un moyen d'accéder à une connaissance totale et complète. Il ne l'avait jamais employé car cela était dangereux et impliquait un grand sacrifice. Il fallait se donner corps et âme à la Puissance et les résultats étaient imprévisibles.
—Et tu l'as fait?
—Oui. Ce n'était déjà plus seulement pour le savoir. C'était... On pourrait parler de ferveur religieuse. Car tout cela n'est pas seulement de la sorcellerie, c'est une religion qui vaut bien celles des hommes. Et donc, j'ai brodé le voile que tu as pris dans la caisse et une nuit j'ai invoqué Hecate-Shkeeä et j'ai prononcé ces mots: Hecate-Shkeeä, Iska Eeäkle Iva, idshak-id eeähi-tschak-ida!
Je frissonnai. Sa voix avait pris une étrange intonation et il m'avait semblé qu'une chose impalpable et immense était passée dans la pièce.
—Qu'est-ce que cela veut dire?
Elle me regarda avec une drôle d'expression, comme si elle pensait en avoir trop dit et pas assez.
—Je... je ne peux pas te le révéler. C'est du Yieeä, la langue parlé par les Shkeeäs quand ils s'adressent au humains et aux Za-Deshs.
J'avais mille autres questions à poser. Mais Helena ne m'en laissa pas le temps.
—Maintenant, parle-moi un peu de toi. Tu ne m'as même pas dit ton nom.
—Je m'appelle Cyrus Stone. Comme toi, je suis venu ici pour m'enterrer loin du monde.
—Le monde... Raconte-moi ce qui s'est passé ces quinze dernières années.
Je lui fit un récit rapide. J'essayai d'être objectif, mais j'en revenais toujours aux espoirs déçus, à l'augmentation de la pauvreté et aux guerres.
—C'est bien ce que je pensais, fit Helena. Les hommes sont restés semblables à eux même. Je ne reviendrais jamais plus parmi eux.
—Ni moi non plus.
Elle me regarda sans rien dire pendant un long moment. Je m'abîmai dans ses grands yeux noirs, noirs comme des lacs endormis sous les collines.
—Ecoute Cyrus, fit-elle. Nous sommes semblables toi et moi. Veux tu être mon compagnon?
—Oui.
Elle s'approcha de moi et m'embrassa légèrement, sans passion mais d'une façon qui fit cogner mon coeur douloureusement dans ma poitrine. Je l'enlaçais et lui rendis son baiser.

Après nous parlâmes, parlâmes et parlâmes encore. Nos mélancolies se réchauffaient l'une à l'autre. J'ignore si c'est cela l'amour. Peut-être l'amour des perdants, de ceux qui savent qu'ils sont nés pour souffrir dans un monde rendu invivable par l'homme, l'amour de ceux qui délaissent les champs de fleurs sous le soleil pour les caves et les greniers poussiéreux. L'étrange union qui nous lia dès lors, avait la saveur de la pluie de septembre.

Helena ne m'avait pas encore tout dit. Je ne comprenais pas pourquoi elle ne partageait pas mes repas. Lorsque je m'absentais quelques heures, parfois je ne la trouvais plus à la maison. Elle disparaissait pendant des jours sans me dire où elle se cachait. Dans ses périodes, le « tap-tap-tap » familier revenait frapper les murs et le plafond. Il y avait parfois ce bruit indicible et cette lumière d'un autre monde.
Helena me présenta Yshä. Le Za-Desh était un être étrange, qui ne pensait pas d'une façon humaine. Mais je finis par pouvoir communiquer avec lui. Nous eûmes de longues conversations. Parfois avec Helena, parfois avec lui seul. Il me parlait des kshäs et des Shkeeäs, m'ouvrant des horizons de savoirs que je n'aurais pas osé imaginer. Il parlait d'une voix bizarre, étouffée et il fallait tendre l'oreille pour le comprendre.

Je dois en venir maintenant à la fin de mon histoire. Cela ne sera pas facile. Mais pourquoi ne m'a t-elle rien dit?
Ca c'est passé la nuit dernière. Helena avait encore disparu et j'entendais à nouveau ce « tap-tap-tap » lancinant, éprouvant pour les nerfs. J'étais résolu cette fois à vaincre ma peur et à voir ce qu'il en était. Le bruit venait du grenier. J'y allai, muni d'une lampe de poche et d'un tisonnier en guise d'arme. Je me déplaçais si lentement, si doucement que je ne fis aucun bruit. J'entrais dans le grenier, doucement, doucement. Le « tap-tap-tap » était là tout proche. Sans prévenir, la peur bondit sur mon dos et m'agrippa solidement. Mon coeur battait si fort que je craignis que cela ne l'entende. Je me hissai par le trou de la trappe, luttant de toute mes forces contre mon envie de fuir.
La lumière éteinte, j'avançai vers le « tap-tap-tap ». Soudain, cela accourut vers moi et je sentis quelque chose me frôler les jambes. La peur m'empêchait de réfléchir et je n'avais plus que des réflexe d'animal. Je levais mon arme et frappai, encore et encore. Cela ne cria pas, mais se débattît en grattant le plancher d'une façon horrible. Des pattes velues m'agrippèrent. Je frappais encore plus fort sous le coup d'une frayeur irraisonnée. Quelque chose s'enfonça à travers ma chaussure et piqua mon pied. Une douleur fulgurante me traversa. Puis cela ne bougea plus.
J'allumai ma lampe et reculai, horrifié par ce que je voyais. Sur le plancher gisait une énorme araignée. Retournée sur le dos, elle battait faiblement des pattes. Un sang noir et épais s'échappait d'une blessure à son abdomen.
Soudain, le bruit que je redoutais éclata en même temps que cette horrible lumière m'aveuglait. Je vis vaguement la forme de l'araignée fondre comme de la cire et se transformer en autre chose.
Et maintenant, sur le plancher était étendue Helena. Saignant de cent blessures que je lui avait faites, elle se mourrait. Elle tourna ses yeux vers moi, ses yeux noirs et limpides que j'aimais tant. Il n'y avait aucun reproche en eux, seulement une grande tristesse.
—Quel dommage, fit-elle. J'aurais pu... te montrer...
Elle expira. Je ne pouvais plus rien pour elle. Je la portais dans la pièce secrète et l'étendit sur les toiles qu'elle avait tissées. Je boitais. Un engourdissement gagnait lentement ma jambe.

J'ai écrit mon histoire car c'est la seule chose que je pouvais faire. Je sais qu'avant de mourir, par réflexe elle m'a mordu. Le froid se répand dans mon corps et bientôt, j'aurais payé pour mon crime. Si seulement il y avait un moyen... Mais quel est ce nuage gris devant moi?
—Il y a un moyen, me dit une voix bizarre, étouffée.


On n'entendit plus jamais parler d'Helena Skerzenski et de Cyrus Stone. Ce manuscrit trouvé dans la maison déserte fut publié dans les journaux car c'était le dernier vestige laissé par eux, avec les cahiers d'Helena et le livre sur les araignées aux annotations incompréhensibles.
La maison est à nouveau à vendre. Je l'ai visité aujourd'hui, voulant comprendre comment et pourquoi Cyrus avait inventé cette histoire. Il y avait bien une trappe au bout de l'escalier, mais je ne réussis pas à la soulever. Mes efforts durent déranger les souris car j'entendis leurs trottinements au plafond. On eut dit un animal aux nombreuse pattes. Ou plutôt, je ne sais pas pourquoi j'ai eu cette impression, deux animaux aux nombreuses pattes...